?ter tout lieu de franchise. Si sais-je combien audacieusement j’entreprends moi-même, à tout coup, de m’égaler à mes larcins, d’aller pair à pair quand et eux, non sans une téméraire espérance que je puisse tromper les yeux des juges à les discerner ; mais c’est autant par le bénéfice de mon application, que par le bénéfice de mon invention et de ma force. Et puis, je ne lutte point en gros ces vieux champions-là, et corps à corps ; c’est par reprises, menues et légères atteintes ; je ne m’y aheurte pas ; je ne fais que les tàter ; et ne vais point tant comme je marchande d’aller. Si je leur pouvais tenir palot[3], je serais honnête homme ; car je ne les entreprends que par où ils sont les plus raides. De faire ce que j’ai découvert d’aucun, se couvrir des armes d’autrui jusqu’à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts ; conduire son dessein, comme il est aisé aux savants en une matière commune, sous les inventions anciennes rapiécées par-ci par-là : à ceux qui les veulent cacher et faire propres, c’est premièrement injustice et lacheté, que n’ayant rien en leur vaillant par où se produire, ils cherchent à se présenter par une valeur purement étrangère ; et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s’acquérir l’ignorante approbation du vulgaire, se décrier envers les gens d’entendement, qui hochent du nez cette incrustation empruntée ;
desquels seul la louange a du poids, De ma part, il n’est rien que je veuille moins faire ; je ne dis les autres, sinon pour d’autant plus me dire[4]. Ceci ne touche pas les centons, qui se publient pour centons ; et j’en ai vu de très-ingénieux en mon temps, entre autres un, sous le nom de Capiluppi, outre les anciens : ce sont des esprits qui se font voir, et par ailleurs, et par là, comme Lipsius[5], en ce docte et laborieux tissu de ses politiques.
Quoi qu’il en soif, veux-je dire, et quelles que soient ces inepties, je n’ai pas délibéré de les cacher ; non plus qu’un mien portrait chauve et grisonnant où le peintre aurait mis, non un visage parfait, mais le mien. Car aussi ce sont ici mes humeurs et opinions ; je les donne pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire : je ne vise ici qu’à découvrir moi-même, qui serai par aventure autre demain, si nouvel apprentissage me change. Je n’ai point l’autorité d’être cru, ni ne le désire, me sentant trop mal instruit pour instruire autrui,
Quelqu’un donc, ayant vu l’article précédent, jnc disait chez moi, l’autre jour, que je me devais être un petit[6] étendu sur le discours de l’institution des enfants. Or, madame, si j’avais quelque suffisance en ce sujet, je ne pourrais la mieux employer que d’en faire un présent à ce petit homme qui vous menace
de faire tant?t une belle sortie de chez vous, car ayant eu tant de part à la conduite de votre mariage, j’ai quelque droit et intérêt à la grandeur et prospérité de tout ce qui eu viendra ; outre ce que l’ancienne possession que vous avez sur ma servitude m’oblige assez à désirer honneur, bien et avantage à tout ce qui vous touche. Mais à la vérité je n’y entends sinon cela, que la plus grande difficulté et importante de l’humaine science semble être en cet endroit, où il se traite de la nourriture et institution des enfants. Tout ainsi qu’en l’agriculture les fa?ons qui vont avant le planter sont certaines et aisées, et le planter même ; mais, depuis que ce qui est planté vient à prendre vie, à l’élever il y a une grande variété de fa?ons et difficulté : pareillement aux hommes, depuis qu’ils sont nés, on se charge d’un soin divers, plein d’embesognement et de crainte à les dresser et nourrir. La montre de leurs inclinations est si tendre en ce bas age et si obscure, les promesses si incertaines et fausses, qu’il est mal aisé d’y établir aucun solide jugement. Voyez Cimon, voyez Thémistocle, et mille autres, combien ils se sont disconvenus à eux-mêmes. Les petits des ours et des chiens montrent leur inclination naturelle ; mais les hommes, se jetant incontinent en des accoutumances, en des opinions, en des lois, se changent ou se déguisent facilement ; si est-il difficile de
forcer les propensions naturelles. D’où il advient que, par faute d’avoir bien choisi leur route, pour néant se travaille-t-on souvent, et emploie-t on beaucoup d’age à dresser des enfants aux choses auxquelles ils ne peuvent prendre pied. Toutefois, en cette difficulté, mon opinion est de les acheminer toujours aux meilleures choses et plus profitables, et qu’on se doit peu appliquer à ces légères divinations et pronostics que nous prenons des mouvements de leur enfance. Platon, en sa République, me semble leur donner trop d’autorité.
Madame, c’est un grand ornement que la science, et un outil de merveilleux service, notamment aux personnes élevées en tel degré de fortune comme vous êtes. à la vérité, elle n’a point son vrai usage en mains viles et basses : elle est bien plus fière de prêter ses moyens à conduire une guerre, à commander un peuple, à pratiquer l’amitié d’un prince ou d’une nation étrangère, qu’à dresser un argument dialectique, ou à plaider un appel, ou ordonner une masse de pilules. Ainsi, madame, parce que je crois que vous n’oublierez pas cette partie en l’institution des v?tres, vous qui en avez savouré la douceur, et qui êtes d’une race lettrée (car nous avons encore les écrits de ces anciens comtes de Foix, d’où monsieur le comte votre mari et vous êtes descendus, et Fran?ois de Candale, votre oncle, en

